Marianne Guéroult : AU CŒUR DE L’ÉPREUVE

Au cœur de l’épreuve
Trouver en soi la source
Marianne Guéroult
Empreinte temps présent, 2016, 114 p., 9,80 €

Ce petit ouvrage contient le témoignage d’une femme, pasteure, engagée dans le projet Mosaïc de la Fédération protestante de France, aumônier des hôpitaux, aux prises avec une longue et douloureuse maladie. Une maladie dont elle dit qu’elle ne se réduit pas à une épreuve quotidienne et de tous les instants, mais qu’elle est tout aussi bien une épreuve spirituelle qui l’a conduite à se poser des questions existentielles sur sa foi, sur Dieu, sur sa relation à autrui : qui est le Dieu auquel je crois ? pourquoi la maladie ? comment faire avec la peur, les émotions, la souffrance, la colère ? comment accepter de vivre l’incertitude des jours à venir, car toute projection dans l’avenir est trop difficile à supporter...
Il s’agit pour M. Guéroult de raconter, au plus près de son vécu et avec ses mots, cette épreuve, en espérant que ses mots, pour dire ses maux, rejoindront ceux et celles qui les liront et les rencontreront. Elle n’a pas de réponses toute faites à ses propres interrogations et elle ne propose pas de solutions « clés
en main » pour résoudre ses propres questionnements.
à la question « Quel est le Dieu auquel je crois? », elle ne reconnaît que le mystère, l’énigme d’une présence ; elle reconnaît que Dieu ne peut être ni à enfermer, ni à définir, ni à maîtriser : de lui elle peut « seulement dire ce que je crois et comment je crois »
Le texte passe par des poèmes et s’appuie, chemin faisant, sur des lectures bibliques très choisies et très méditées.
Compte-rendu de Dominique Viaux, paru dans le n°226 de la revue LibreSens

Antoine Nouis : DE NOÉ À BABEL

De Noé à Babel. Refonder le monde
Antoine Nouis
Empreinte temps présent, 2016, 89 p., 9,80 €

Ce petit livre s’inscrit dans une série commencée avec Adam. A travers une lecture les deux récits du déluge et de la construction de la Tour de Babel, Antoine Nouis, soulève des problématiques éthiques et politiques de notre temps avec un vrai talent pédagogique.
De très courts chapitres s’appuient aussi bien sur une solide exégèse des textes et du contexte, que sur des contes et des histoires venues enrichir et élargir son propos. Chaque séquence obéit à la même disposition : le texte biblique, les interprétations possibles, la résonance dans notre actualité. L’ensemble rafraîchit
notre lecture de « vieux » mythes et encourage une salutaire prise en compte des rapports entre Dieu et l’homme dans le contexte dramatique de notre histoire contemporaine : « Sans Dieu, il n’y a plus d’homme, c’est la constatation expérimentale de notre temps. »
Compte-rendu de Dominique Viaux, paru dans le n°226 de la revue LibreSens

Holger Wetjen : CETTE MORT QUI NOUS FASCINE. La Danse macabre et ses implications philosophiques

Cette mort qui nous FASCINE. La Danse macabre et ses implications philosophiques
Holger Wetjen
Olivétan, 2016, 272 p., 22 €

En chacun de nous somnole (ou s’agite !) une représentation de la Danse macabre : souvenirs cinématographiques avec Ingmar Bergman ou Woody Allen, musicaux avec Saint Saëns, Liszt ou Michael Jackson, littéraires avec Baudelaire ou Brecht, picturaux avec Holbein ou Hans Baldung Grien... Héritée de la Peste Noire de 1348 qui, en cinq années, vit périr entre 30 et 50% des habitants de l’Europe, sa représentation parcourt cet ouvrage qui en retrace la généalogie sur cinq siècles, le développement ainsi que les ressorts.
Sa première partie s’attache donc à nous restituer et nous décrire les circonstances historiques et matérielles de la grande Peste qui présida à sa naissance. D’où émergera « l’idée d’énoncer un discours sur la vanité des occupations humaines face à la mort, nouveau genre artistique et littéraire : la Danse macabre. » Tous les personnages de la hiérarchie sociale y sont emportés par le squelette dansant. Et les innombrables peintures, fresques, dessins et gravures n’ont de cesse de décliner, métier par métier, le couple funèbre en l’illustrant souvent de textes appropriés. Ils nous rappellent « sur le ton de l’ironie que les préoccupations humaines sont vaines » et en tirent les conséquences : il est grand temps de commencer une vie de sage et de prendre de la distance par rapport aux statuts sociaux.
Danses macabres de La Chaise-Dieu, de Bâle, de la Marienkirche à Berlin sont successivement décrites par le menu. Danses macabres de Kernascléden, de Meslay-le-Grenet, de Kermaria et autres lieux sont de même scrutées afin d’en dégager les caractéristiques communes : transmission d’un message, ressemblances stylistiques d’avec les avant-gardes du XXe siècle, autonomie esthétique. Chapitres superbes d’intelligence artistique !
Quant à savoir d’où vient ce goût pour le macabre (à distinguer du funèbre, tout comme l’on distingue l’altier gisant de l’humble transi), il est à rechercher du côté psychologique, mais également historique : l’advenue de la Réforme en Allemagne, son extension à la Suisse et la réaction catholique qui s’en est suivie ont profondément marqué l’évolution de la Danse macabre. Les apports picturaux de Jérôme Bosch, Hans Holbein, Hans Baldung Grien ou Nicolas Manuel sont alors finement analysés et débouchent sur le fait que « l’image macabre a préparé l’évolution de la culture occidentale moderne, qui est celle de l’individualisation. »
Avec la même intelligence, notre auteur, dans une quatrième partie, nous ouvre au rayonnement jusqu’à nos jours de la Danse macabre, tout à la fois enfant de la Réforme et précurseur de l’existentialisme… Il souligne combien le couple du vivant et de son squelette s’est progressivement inscrit dans l’imaginaire collectif. Il rappelle que « Le squelette et l’artiste forment le grand tandem dans la poésie et dans la littérature du XIXe siècle ». Jusqu’au mouvement gothique actuel « qui entretient un rapport de fascination avec la mort. » Et, lorsqu’il s’interroge : « Qu’est-ce que la mort aujourd’hui ? », il y répond par une phrase : « La liberté moderne d’interpréter la mort à sa guise plonge ses racines dans la théologie luthérienne. »
Votre recenseur et amateur d’art a vraiment goûté la lecture de cet ouvrage plein d’érudition, bien charpenté et savamment illustré d’images nombreuses. Quoi ? Le sujet vous semble légèrement morbide ? Pas du tout ! Vous en ferez votre régal de détente, cet été !
Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans le n°226 de la revue LibreSens

JUIFS ET PROTESTANTS : UNE FRATERNITÉ EXIGEANTE

Juifs et Protestants : une fraternité exigeante
Sous la direction de Jean-Charles Tenreiro
Olivétan, 382 p., 25 €

C'est un gros dossier rédigé par 18 contributeurs, nourri d'expériences concrètes autant que de références historiques et exégétiques. La reproduction de déclarations officielles, juives et chrétiennes ; une abondante bibliographie ; la proposition d'un parcours d'animation : tout cela en fait l'outil indispensable pour avancer, personnellement ou en groupe, dans le dialogue judéo-chrétien.
Au point de départ un groupe de travail, suite au colloque de 2010 « Foi protestante et judaïsme ». Jean-Charles Tenreiro conclut ainsi la présentation de ce groupe : « Il est attendu de ce travail (qui restera toujours à compléter) qu'il fasse surgir la diversité des points de vue et surtout, leur mise en dialogue en évitant les positionnements binaires. à coup sûr, ce résultat a déjà été atteint à l'intérieur même du groupe où, à plusieurs reprises, chacun a pu se rendre compte combien l'apport des autres permettait de clarifier, de préciser, d'enrichir ses propres analyses et contributions. Les échanges ont souvent été passionnants et chacun(e) des participant(e)s gardera en mémoire leur qualité, l'intérêt intellectuel du débat et les discussions autour des enjeux théologiques et spirituels des questions abordées. Leur souhait est que cet ouvrage puisse aider le lecteur à se saisir lui-même de ces enjeux. »
Compte-rendu d’André Leenhardt paru dans le n°226 de la revue LibreSens

Antoine Peillon : RÉSISTANCE !


RÉSISTANCE ! 
Antoine Peillon
Seuil, 2016, 319 p., 19 €

Les livres d’Antoine Peillon, journaliste d’investigation à La Croix et à Mediapart, sont vraiment passionnants et documentés ; de plus, ils incitent au courage. L’A. a publié il y a deux ans Corruption en montrant comment ce fléau gagnait la France au plus haut niveau. Il fait paraître aujourd’hui Résistance ! qui traite des accointances liant deux barbaries, celle du terrorisme de Daech et celle du fric.
Tout au long de l’ouvrage, on en apprend de bien belles :
- Le terrorisme djihadiste est l’expression d’une revanche contre la richesse de l’Occident et contre ses actions militaires qui tuent en Irak de nombreux civils. De plus, il est aussi favorisé par les désastres écologiques dus au changement climatique. Ainsi, la sécheresse qui a affecté la Syrie en 2006-2010 a été, déjà à cette époque, à l’origine du déplacement d’un million d’habitants ; elle a été un facteur de déstabilisation du pays qui a suscité la guerre civile.
- L’islamisme radical et le terrorisme sont financés à partir de l’Arabie Saoudite et du Quatar ; et la France entretient avec ces deux puissances un commerce prospère, en particulier dans le domaine de l’armement. Ainsi, le terrorisme sur le sol français est financé indirectement par le versement, par la France, de « commissions » à ces états lors de la vente de centrales nucléaires et d’armements servant à bombarder les populations civiles et les trésors architecturaux du Yémen. Comme le dit un général français : « On adore les fondamentalistes religieux s’ils sont libéraux économiquement ».
- En décembre 2011, les fonctionnaires de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur ont détruit, sur ordre venu d’en haut, les informations qu’ils avaient collectées sur l’évasion fiscale, l’affaire Karachi et autres secrets et méfaits financiers, et ce afin qu’elles ne tombent pas entre les mains de la Justice et que de très hauts fonctionnaires de l’Élysée et de divers ministères ne soient pas inquiétés.
- En France, la quantité d’armes à feu (10 millions) détenue par des particuliers s’est notablement accrue, alors que le nombre de chasseurs diminue inexorablement depuis 1970.
Dans le dernier tiers de son ouvrage, A. Peillon dresse un inventaire très complet des actions de résistance vis-à-vis de l’empire de l’argent et des banques (HSBC, BNP Parisbas). Il rappelle la place de l’éthique de la non-violence; il revient sur les formes d’insoumission qui sont apparues lors de la guerre 39-45 et cite des textes et des faits peu connus, entre autres le financement de l’accueil des réfugiés juifs du Chambon-sur-Lignon par les Quakers, le Mouvement International pour la Réconciliation et les Églises protestantes américaines. Il fait confiance à tous les lanceurs d’alerte et à tous les indignés qui, chacun à leur manière, sont des créateurs de démocratie, de convivialisme et de décroissance. Chacun d’entre nous peut et doit être un petit Hans qui, par la force de son doigt, peut « résister », c’est-à-dire empêcher l’effondrement de la digue qui s’oppose aux forces immenses de la barbarie sous toutes ses formes. Et ce sera efficace, dit-il, parce qu’il y a de par le monde des millions de petits Hans.
Comme le disait déjà saint Augustin, l’espérance a engendré deux beaux enfants : la colère devant les injustices et le courage de s’y attaquer.
Compte-rendu d'Alain Houziaux, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016

Pierre Birnbaum : LÉON BLUM

LÉON BLUM. Un portrait
Pierre Birnbaum
Seuil, 2016, 263 p., 20 €

L’objectif de l’auteur de cette biographie fulgurante est sans doute de montrer, avec un art littéraire aux meilleurs sources, que Léon Blum n’a jamais renoncé à sa judéité. Bien plus, il en a fait tout au long de sa vie (1872-1950) une sorte de pavois avec la nationalité française et les convictions socialistes. Sa montée en puissance politique vers le premier gouvernement du Front Populaire est battue par les tempêtes odieuses de l’antisémitisme, depuis l’affaire Dreyfus jusqu’au paroxysme de la Shoah
. On comprend mieux : après l’outre-noir de cette saison en enfer, Léon Blum donnera un blanc-seing sans retenue au nouvel État d’Israël.
À tant de haine, il répondra toujours par le droit, à l’injustice par le socialisme, aux troubles par la constance, aux attentats par le sang-froid. En somme, à la barbarie par la culture. Homme de lettres, écrivain et critique, et journaliste « populaire », il s’est livré toute sa vie aux œuvres et aux combats les plus nobles. Avec une sorte d’élégance de l’esprit.
Les situations les plus urgentes n’ont pas manqué le long de son parcours, et les choix difficiles : entre le marxisme de Lénine et le socialisme occidental, à l’intérieur de celui-ci l’option entre Guesde et Jaurès, et les plus libéraux comme Charles Péguy qu’on aperçoit très peu dans la brume du soir qui termine le siècle. Plus encore, la menace allemande, le nécessaire désarmement et quelle solidarité avec les Républicains espagnols ?
Après la défaite de 1940, il reste en France, entre le faux maréchal de Vichy qu’il récuse et le fier général de Londres qu’il soutient. Résistance, racontée dans un récit qui fait monter les larmes aux yeux : « De Vichy à Buchenwald ». Lors de son procès au printemps 1942, il revendique « la fidélité à la tradition de la Révolution française ». Et De Gaulle lui écrit de Londres : « Nous connaissons ici votre admirable fermeté ».
De prison en forteresse jusqu’à la déportation, Blum garde cette liberté de penser et ce courage de vivre qui auront marqué son existence, malgré des signes extérieurs d’originalité et d’indépendance. Pourfendeur du « mariage » pour permettre la libération affective des femmes, il en épouse trois, avec les tourments et les bonheurs que réservent les aventures d’un cœur sensible « à la recherche du temps perdu ». A la littérature tout autant Blum a donné sa passion, Stendhal et Rousseau, et Goethe avec lequel il s’identifie. Le culte de la culture n’a pas de frontières.
L’authenticité permanente de ce grand homme de lettres et d’État s’inscrit dans des choix successifs, parfois contestés par la barbarie des belles âmes.
Comme l’Autre unique de ses coreligionnaires, né à Bethléem en Galilée et non à Jouy-en-Josas… Blum aura été, à sa mesure, un signe de contradiction et, avec le pauvre messianisme socialiste, un témoin de la possible espérance.
Compte-rendu de Michel Leplay, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016

Serge Lafitte : CHIITES ET SUNNITES

CHIITES ET SUNNITES
Serge Lafitte 
Presses de la Renaissance, 2015, 124 p., 13 €

« Un ouvrage clair et accessible » comme l’annonce la quatrième de couverture. Cependant le lecteur fera bien de noter à mesure de son avance l’arborescence qui résulte d’une histoire où se trouvent en conflit, dès les premiers pas de l’Islâm, les prétendants au pouvoir initié par Mohammed, puis les nombreuses sectes résultant de l’absence d’unanimité dans l’élection des imams successifs.
Le livre offre un parcours clair de l’Islâm traversé autant par des motifs théologiques que politiques. Par conséquent il faut admettre à tout moment le déploiement de conflits d’ordre politique (qui sera le prochain calife ? Quels territoires revendiquer ?) ou religieux et moral (la théologie, la charia, la succession des imams chiites).
Alî, qui fut recueilli par Mohammed est regardé, face aux traditionnalistes ( la Sunna) comme le leader de la shî’ah-î Alî (le parti d’Alî) ce que nous appelons chiisme. En fait, nous avons bien affaire avec plusieurs expressions de l’islam : le sunnisme que nous connaissons le mieux (proximité du Maghreb) et le chiisme dont la culture reste marquée par l’Orient, le manichéisme, le zoroastrisme…La culture antérieure reste assumée et ses effets, en plus des rivalités du moment, aboutit à une fragmentation de ce que les sunnites voudraient tenir en une seule tonalité. Ainsi pourra-t-on reconnaître parmi les chiites, les duodécimains (religion officielle de l’Iran), les ismaéliens, les zaydites, les qarmates, les druzes, les nizarites, les kharijites…
 Le sunnisme estime qu’avant Mohammed il n’y avait qu’ignorance et incroyance (d’où les destructions aujourd’hui de sites archéologiques par les djihadistes). Tandis que le chiisme garde mémoire de ce qui a précédé l’islam. Les imams ont tous été des auteurs considérables, que nous dirions peut-être néoplatoniciens ou marqués par une théosophie présente dans les œuvres de Sohravardi. Serge Laffite montre que malgré ces divergences culturelles profondes l’islam se veut unique configuration religieuse enracinée dans le Coran. Cependant aujourd’hui plus que jamais les divergences s’aggravent d’autant plus que les épisodes répressifs contre les Frères Musulmans par Nasser ont accentué parmi les sunnites un extrémisme qui bénéficie du soutien idéologique des wahhabites d’Arabie Saoudite et d’une configuration géopolitique qui traverse les siècles. Les poètes du soufisme, les intellectuels et tout musulman qui rêve de liberté et de démocratie engagent de nos jours une très longue marche. Cet excellent ouvrage parvient à faire mieux considérer l’espace musulman en pleine mutation, la rareté des dialogues, une économie et une culture sans partage.
Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016

Agnès Gueuret : LES JOUGS DE JÉRÉMIE

LES JOUGS DE JÉRÉMIE
Agnès Gueuret
le corridor bleu, 2016, 88 p., 12 €

Les Jougs de Jérémie se présente comme une suite de poèmes regroupés, après un exergue et avant une coda, en huit sections, chacune précédée d’une notice destinée à replacer ce qui la suit dans le parcours du prophète biblique Jérémie.
Par la voix d’Agnès Gueuret, les pages de ce livre donnent la parole à Jérémie, le prophète, ce parleur de Dieu. Homme de solitude habité par la douleur, l’espérance, la confiance, mais aussi acteur engagé dans l’Histoire de son peuple, toutes réalités qui accompagnent bien souvent une telle vocation.
Ce qui s’impose au lecteur, c’est peut-être d’abord la cohérence de ce qui, depuis Le Pas du temps (2006) et cinq autres recueils, est devenu une œuvre, à la fois singulière, simple et intense. Lorsque cette œuvre aborde les Écritures, on dira une fois de plus ici qu’elle est faite d’une lecture profondément réfléchie du grand récit biblique, l’auteure en étant une spécialiste très avertie de cette poésie particulière, rythm
ée, trop souvent déniée, propre à la narration hébraïque. Sa réflexion est portée à l’écriture par une intériorisation poétique d’une simplicité extrême, proche de l’épure : Sur les ailes du vent / qui portent la colombe, / la parole parcourt / jusqu’au moindre repli / les lustres de l’histoire. Ou encore : Jérémie en son cœur ressentait une force / impossible à comprendre, et voyait sur ses lèvres / se formuler un « oui » qu’il n’avait pas conçu.
On retrouve ici cette maîtrise de la parole assortie à une profondeur attentive à laquelle l’auteur nous a accoutumés. En lisant, on entre dans un monde dans lequel la sensation, l’émotion et la pensée vont ensemble : Ta parole est en moi / comme un flot d’amertume, / de dépit, de colère ! / Où sont le lait, le miel / annoncés à nos pères ? Où est le cep / vigoureux, amendé / lourd de promesses ?
L’auteure réussit ainsi ce tour de force qui consiste à lier la précision exégétique et la pureté poétique aux enjeux permanents de la Parole biblique : « Jérémie, écrit-elle, homme de chair et de sang, pris en son temps dans les tourmentes de l’Histoire, se révèle si proche de nous que nous pourrions le croire notre contemporain. »
Compte-rendu de Jean Alexandre, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016

Gilles Kepel : TERREUR DANS L'HEXAGONE

Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français
Gilles Kepel avec Antoine Jardin
Gallimard, 2015, 330 p., 21 €

Ce livre nous propose une analyse méticuleuse du phénomène djihadiste dont la France est le théâtre depuis plus de vingt ans. Elle est menée par un spécialiste reconnu du monde arabo-musulman contemporain.
Rappelons quelques événements majeurs qui ne concernent pas seulement la France : la formation de la théocratie iranienne de Khomeyni en 1979, l'affaire du voile islamique en 2004, les émeutes de Clichy en 2005, l'équipée meurtrière de Mohamed Merah en 2012 ; en 2014 la prise de Mossoul par Daesh et la guerre de Gaza ; enfin et surtout la terrible année 2015 qui a commencé avec les massacres de Charlie-Hebdo en janvier et s'est terminée avec le bain de sang du Bataclan en novembre.
Que s'est-il passé ? Dans la population maghrébine des banlieues, un changement de génération : arrivée d'une jeunesse qui a la nationalité française, qui est passée par les écoles et qui n'arrive pas à trouver aisément du travail ; à la différence des « pères », elle n'est pas soumise mais revendicative. Dans le même temps, c'est tout le monde arabo-musulman qui se soulève : « Printemps arabe », guerre en Libye, au Mali, en Syrie... Toute une propagande en vue à la fois d'une re-islamisation des musulmans et d'un refus de la culture occidentale se développe avec la fantastique efficacité que donnent les moyens informatiques. Le salafisme, mouvement religieux intégriste qui tourne peu à peu à la violence, prône la rupture avec la société occidentale qualifiée de « mécréante ». Les jeunes de tradition musulmane sont des proies faciles, mus qu'ils sont tout à la fois par leurs échecs professionnels et par la conviction que les « Français » ne veulent pas d'eux, surtout lorsqu'on leur fait un tableau idyllique de la vie à Racca où règne « le véritable islam » et que seul peut interrompre un martyre bienheureux. Le processus par lequel certains sautent le pas et passent au djihadisme est toujours à peu près le même : la petite délinquance, le séjour en prison, la rencontre de « frères » au talent de prédicateurs, enfin le voyage pour la Syrie.
Gilles Kepel montre comment ces jeunes sont passés d'une sympathie pour la gauche, encore sensible au début du quinquennat de François Hollande, à l'abstention et parfois à la sympathie pour la droite, à cause de l'échec de la politique de l'emploi du Président, mais aussi à cause de la loi sur le « mariage pour tous » qui leur a paru scandaleuse. Il est vrai que, dans le même temps, une partie de la gauche n'a pas voulu les suivre dans leur passage de « la lutte des classes » à la religion. D'autres, il est vrai, leur demeurent fidèles, considérant que « la classe ouvrière », aujourd'hui, ce sont les musulmans !
À la fin du livre, la question est posée de ce qu'il conviendrait de faire pour réconcilier cette jeunesse avec la France. Un philosophe, Pierre Manent, pense qu'il faudrait mettre en cause la laïcité rigoureuse qui est dans notre tradition et admettre « les mœurs des musulmans ». Un autre, Emmanuel Todd, va aussi dans ce sens. Gilles Kepel – par ailleurs sévère pour la classe dirigeante française – souhaite pour sa part un énorme effort sur le plan de l'instruction publique et du travail universitaire.
La France est le pays d'Europe le plus concerné par ce drame du djihadisme. Le voici très heureusement présenté et expliqué.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016

Jacques de Saint Victor : BLASPHÈME

Blasphème. Brève histoire d’un « crime imaginaire »
Jacques de Saint Victor
Gallimard, 2016, 126 p., 14 €

Le blasphème ! Voltaire, y consacrant les plus ardentes parties de son œuvre, en avait parlé comme d’une « infraction d’un autre âge », un résidu d’anciennes superstitions dont la disparition ne saurait tarder. Et ce fantôme méconnu, ce blasphème retourné aux oubliettes du temps, le voici revenu, tout ensanglanté, dans notre XXIe siècle !
Histoire passionnante d’un concept dont la très longue existence prouve qu’il n’a cessé de hanter les consciences humaines. À preuve contemporaine : tant de violences commises, et avec quelle tranquille assurance ! et avec quelle cruauté ! au nom de l’exécration de ce « péché de bouche » !
La notion de blasphème semble aussi vieille que le monde. Elle chemine tout au long du temps, remontant à la loi des Hébreux (« Tu ne prononceras pas à tort le nom de YHWH », Deutéronome, Exode), passant par Platon (dans La République), puis par Rome, pour conquérir un plein statut avec le christianisme et en tout premier lieu dans les écrits de Saint Paul et de Tertullien (« Le plus énorme péché qui se puisse commettre », « Une parole qui tue », Bouche sacrilège », « Impureté des lèvres, ...) Sans oublier que le Christ lui-même fut accusé de propos blasphématoires par le Sanhedrin... Au XIIIe siècle, Thomas d’Aquin en circonscrivit précisément les limites et la diversité. Plus tard, la prise en charge laïque du blasphème se matérialisa par un lien tissé entre sa répression et la lente affirmation de la souveraineté royale. Il fut alors considéré dans sa double acception tant de crimen que de péché.
Et Jean Delumeau, grand historien de « la Peur en Occident », pourra écrire qu’« à partir du XVe siècle, une civilisation du blasphème vit le jour ». Ce crime de lèse-majesté divine fut alors puni de terribles mutilations. L’annexion du divin par le pouvoir royal au moyen de l’affirmation du droit divin des rois, vaste sujet, trouva ainsi son point de conjonction.
En France, la répression du blasphème connut ainsi des sommets effroyables jusqu’au procès du Chevalier de la Barre qui, en 1765, suscita la dénonciation par Voltaire, puis par tout ce que l’Europe comptait d’intellectuels éclairés, des abus de telles accusations et procédures…
Votre recenseur, limité par la juste longueur de sa recension, ne saurait vous décrire pl
us avant les richesses de cet ouvrage et vous conseille à présent, vivement, de lire ce mémoire pour prendre connaissance des développements que les siècles suivants apportèrent à ce passionnant sujet.
De lecture facile, documentée, riche de découvertes, ce livre charpenté se termine par un épilogue dont chaque ligne mérite une lecture approfondie. L’auteur, universitaire et historien du droit, maîtrise admirablement le sujet. Lecteur, courez chez vos libraires !

Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016